Comment prendre le virage de l’IA pour passer enfin à l’action dans une démarche économique et sociétale inclusive, au lieu de sombrer dans des visions fantasmagoriques de son pouvoir ? C’est tout l’enjeu de L’IA sera ce que tu en feras (Dunod, 2019), le premier livre opérationnel sur le sujet. Focus sur la prise de décision augmentée avec son auteur, Jean-Philippe Desbiolles, Vice-président Cognitive Solutions, IBM Watson Group.

Quelle est aujourd’hui la combinatoire « technologique » à l’œuvre dans l’éclairage des choix et le processus de décision ?

Il est indispensable de ne pas devenir des obsessionnels de l’IA. Nous devons adopter une approche transversale des technologies émergentes (IA, Blockchain, IoT – Internet of Things, RPA – Robotic Automatisation Process…) pour les voir comme des composants d’une transformation holistique.

Pour cela, j’ai trois règles d’or :
– Première règle : ne pas penser uniquement data mais processus d’apprentissage. L’enjeu de l’IA est d’apprendre à un système quelque chose dans un contexte et une finalité donnée. Cet apprentissage est mené par des hommes et des femmes qui opèrent donc un transfert de savoirs, de savoir-faire et de savoir-être vers un système dit « intelligent ».
– Seconde règle : ne pas penser uniquement algorithmie, statistiques et mathématiques mais bien sciences cognitives. L’IA est un sujet éminemment humain. Elle couvre des dimensions cognitives au travers de 6 sens : le langage, la voix, la vision, le raisonnement complexe, la gestion du savoir et l’empathie.
– Troisième règle : ne faisons pas de l’IA un sujet uniquement technologique. C’est un sujet où la priorité est la conduite du changement, afin d’assurer l’adoption et l’appropriation des systèmes que nous mettons à disposition d’hommes et des femmes. Nous sommes face à une nouvelle collaboration qui nécessite de nouvelles aptitudes.

Dans quelle mesure l’IA favorise-t-elle des prises de décisions « augmentées » ?

Les systèmes apprenants sont bel et bien des outils d’accompagnement. Ils se placent comme de véritables coaches et non comme des maîtres. On retrouve cette capacité à faire monter en compétence les hommes et les femmes grâce à :

Un contenu augmenté : les systèmes cognitifs peuvent ingérer un nombre considérable d’inputs (données) de formats variés –données structurées /non structurées). L’IA Phylria a ainsi analysé des millions de données (démographiques, commerciales, chimiques) pour aider les nez à concevoir deux nouvelles fragrances. En assistant un expert dans ce domaine éminemment complexe l’IA devient donc un outil indispensable au « nez augmenté » de demain.

Une efficience augmentée : les systèmes apprenants sont capables de traiter rapidement une quantité importante d’informations grâce, notamment, aux Machine learning / Deep learning. Par exemple, une IA synthétise aujourd’hui les data contenues dans un rapport de 200 pages en 3 minutes 20, alors qu’il nous faudrait en moyenne plus de trois heures. Elle permet donc à la fois un gain de temps considérable et la mise en avant d’éléments-clés auprès de l’humain pour l’assister dans son travail d’analyse et de prise de décisions.

Une confiance augmentée : les systèmes apprenants sont capables de fournir des éléments de réponse en minimisant les biais émotionnels. Ils ont donc le double avantage de restituer « sans filtre » des informations mais également de réaliser des recommandations dénuées de jugement personnel. Cette transparence et la capacité de ces systèmes à fournir une piste d’audit des éléments pris en compte dans la décision doit renforcer la confiance et rendre possible des recommandations objectivées.

Dans quelle mesure l’IA peut-elle aussi déstabiliser notre processus de décision ?

L’IA est une technologie qui changera tout pour tous. Cela veut dire qu’elle sera capable d’influencer notre processus de décision à chaque étape et dans n’importe quel secteur. Cette pervasivité peut surprendre, mais il me semble indispensable de s’y préparer pour surfer sur la vague de l’IA et ne pas être submergé.
Tout d’abord, l’IA adopte un point de vue global. Cette vision transversale dépasse l’échelle individuelle et peut dès lors sembler insaisissable, voire réductrice. La marque Custo Barcelona a, par exemple, utilisé une solution d’IA pour l’aider à imaginer sa collection « Capsule 2018 ». En quelques jours, elle a proposé des modèles innovants en lien avec une thématique précise, mais a surtout permis de faire ressortir l’ADN d’une marque âgée de 20 ans.
Second point, l’IA nous fait sortir de notre zone de confort, elle est capable de nous proposer des solutions inédites et, parfois, inattendues. Une IA a ainsi écrit entièrement le scénario d’un film en se basant notamment sur une banque de scripts de science-fiction. Les propositions en termes de mise en scène ou de dialogue étaient souvent étranges, maladroites mais permettaient aussi une stimulation intense de la créativité.
Enfin, l’IA est un système probabiliste. Les décisions ne sont pas toujours 100% explicables, ce qui peut en laisser beaucoup sur leur faim… Aussi me semble-t-il indispensable de conserver notre esprit critique pour challenger ces recommandations. C’est seulement une collaboration Homme/Machine qui pourra créer un cycle vertueux d’apprentissage.

Comment l’IA stimule-t-elle l’« empowerment » des collaborateurs dans leur champ d’action ?

L’IA est une technologie capable de nous faire grandir. Loin d’être simplement « destructrice » voire « dangereuse » pour certains, elle permet aux individus de reprendre le pouvoir. De quelle manière ? En desserrant ce que je qualifie d’« étau relationnel ». Les hommes et les femmes évoluent dans des environnements professionnels de moins en moins supportables à cause d’une double pression : celle de l’entreprise (exigeante, changeante) qui s’ajoute à celle du client (plus informé, exigeant, instable). L’IA permet d’enrichir le savoir des collaborateurs et de les délester des tâches à faible valeur ajoutée pour qu’ils se concentrent sur des missions réellement différenciantes. Mais – j’insiste –, il est important de comprendre que l’empowerment des collaborateurs ne se fera pas sans une véritable démarche d’acculturation collective. Il est indispensable de mettre en place des politiques d’accompagnement au changement pour favoriser l’adoption de ces technologies et non leur rejet.

Pensez-vous que l’IA puisse, déjà ou un jour, pointer les failles d’un process de décision humain ?

Je ne suis pas Madame Irma, je ne peux pas prédire si l’IA sera capable d’atteindre un tel niveau. Retenons toutefois qu’elle n’est pas et ne doit pas être un juge de paix. Deux conséquences : il est nécessaire de ne pas la laisser penser seule et nous devons rester vigilants face aux éventuels biais de ces systèmes. Apprentissage et biais sont les deux faces d’une même pièce, nous devons nous assurer que les sachants n’appartiennent pas à une même élite et restent suffisamment différents les uns des autres (genre, origine géographique, âge…). Même si les systèmes cognitifs ont des qualités indéniables en termes de hard skills (absence de biais émotionnel, objectivité, rapidité) la marche est encore longue pour rattraper l’homme dans leurs softs skills (savoir-être, empathie, esprit d’équipe…). Valorisons ces qualités pour créer une relation donnant-donnant et prendre les meilleures décisions possibles : l’IA sera ce que l’on en fera. Esprit critique, recul et libre arbitre sont indispensables pour interagir au mieux avec ses systèmes.

Pour finir, pensez-vous que l’on puisse former à la prise de décision ?

J’entends souvent parler de réseaux de neurones comme composants des systèmes apprenants. Personnellement, je préfère parler des six sens de l’IA : la voix, l’audition, la vue, le raisonnement complexe, l’empathie et la gestion du savoir. Aujourd’hui, les trois derniers sens restent peu exploités, laissant encore en construction l’appropriation du processus de décision. Néanmoins, des progrès considérables ont été réalisés. Depuis la résolution de problèmes poussés –avec Deep Blue lors de son célèbre combat d’échec contre Kasparov, en 1997 – ou encore la réponse à des questions complexes comme dans le jeu télévisé Jeopardy!, en 2011, IBM Watson a réussi cette année à intégrer des éléments de rhétorique lors d’un débat contre le champion en titre de la discipline. Les systèmes apprenants sont donc dorénavant capables de résoudre des problèmes complexes. Conclusion : il faut arrêter de croire en Harry Potter, l’IA n’est pas magique. Il y a un réel travail des hommes et des femmes pour atteindre un tel niveau : nous devons donc faire. Le « faiseur » prend le pas sur celui qui parle. Dans le fait de faire, nous nous approprions le sujet de l’IA et en comprenons sa portée et ses limitations.

L'IA sera ce que tu en feras

© Dunod Éditeur, octobre 2019.

Print Friendly, PDF & Email